L’enseignement au moyen-âge

Je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager cette étude commentée par l’auteur, Maxime Laguerre, sur l’éducation au moyen-âge, ses a priori, ses difficultés, ses réussites et le parallèle avec une certaine idée de l’éducation actualisée. Entre information et philosophie.

La France du Moyen Âge jusqu’au XVIIIe siècle

Avant l’invention de l’imprimerie, du papier et des développements industriels qui en résultèrent, il n’existait qu’un nombre très limité de livres. Ils étaient calligraphiés par des copistes descendant des scribes dont parlent les Évangiles.

De ce fait, les écrits étaient à la fois rares et coûteux, réservés au haut clergé et aux cours royales et impériales, ainsi qu’aux lettrés qui les fréquentaient.

Dans la grande masse des travailleurs manuels, personne ne savait lire ou écrire. Cela ne servait qu’aux intellectuels aimant lire ou écrire des ouvrages à caractère philosophique ou religieux. Être illettré n’empêchait pas d’oeuvrer dans le concret.

Certains intellectuels qui jugent une époque à l’aune du développement des connaissances abstraites parlent de « l’obscurantisme du Moyen Âge ». Cela est devenu une idée reçue qui rejaillit sur toute cette époque considérée comme barbare.

Le domaine concret

Il est certain que les productions de l’esprit dans une population à 99 % illettrée ne pouvaient être abondantes. Par contre dans le domaine du concret, il en fut tout autrement.

Labourer, semer, faucher, battre les céréales, traire les vaches, construire une maison, fabriquer des meubles, une voiture, un navire, ferrer un cheval, sans compter les prolongements artistiques de l’artisanat, autant de travaux très concrets qu’il nous faut examiner car ils permettent de mesurer le degré de civilisation d’un peuple autant au moins que par ses productions littéraires ou philosophiques.

Il est amusant de constater combien la population actuelle ne cesse d’admirer ce qui reste des productions concrètes de cette époque. Que ce soit les vieux quartiers des villes où l’on admire la solidité et la beauté de très anciennes demeures, que ce soit un pont, une fontaine, des châteaux, des églises, des cathédrales, des meubles que l’on s’arrache à prix d’or et bien d’autres choses. L’on feint de croire que toutes ces merveilles ont été conçues et dessinées par des artistes intellectuels et que les artisans illettrés de l’époque n’étaient que des exécutants.

Manque d’énergie

La population française, bien que la plus nombreuse en Europe n’atteignait pas vingt millions d’habitants. L’absence d’énergie d’appoint – moteurs électriques, à vapeur, à explosion – à l’exclusion de celles des chevaux et des boeufs, la médiocre qualité et la faible quantité des outils et instruments de travail auraient dû condamner les productions artistiques et techniques à rester marginales.

Cette situation a duré jusqu’à la fin du XVIIIe siècle durant lequel le développement de l’imprimerie permit d’accroître les productions littéraires et philosophiques ainsi que le nombre de leurs lecteurs. Cependant, les productions de l’artisanat restaient du même type qu’au Moyen Âge avec le même type de formation par l’apprentissage. Les paysans et les artisans continuaient à être illettrés et à s’autoformer.

Prouesses techniques et merveilles artistiques

Les cathédrales furent les oeuvres les plus spectaculaires du Moyen Âge. Prouesses techniques et merveilles artistiques. Si l’on considère le peu de moyens dont disposaient leurs bâtisseurs, elles ne peuvent que nous stupéfier.

Il n’existait pas à cette époque d’écoles d’architecture et les maîtres d’oeuvre des cathédrales furent soit le meilleur charpentier soit le meilleur maçon de la région.

Ce maître d’oeuvre qui faisait office d’architecte portait les insignes de son grade : la règle, l’équerre, le compas, c’est-à-dire les instruments permettant d’exécuter un plan. Dans le domaine du concret, le langage n’est utilisé que pour accompagner l’exemple ou le dessin, lequel est à la frontière du concret et de l’abstrait. L’aide du langage est utile, mais pas indispensable.

Mieux vaut un petit croquis…

Napoléon disait qu’un petit croquis vaut mieux qu’un long discours. Au Moyen Âge, le croquis, le dessin, le plan étaient les instruments de la communication entre le donneur d’ordre et celui qui le recevait. Au contraire du langage ou de l’écrit qui n’est compris que par ceux qui parlent la même langue, le dessin est universel. En outre il est précis, ne pouvant donner lieu à interprétations au contraire d’une instruction orale ou écrite.

Les compagnons

On peut noter qu’au Moyen Âge chez tous les artisans et compagnons oeuvrant dans le concret, l’utilisation du dessin pour communiquer permettait de travailler dans n’importe quel pays, la barrière de la langue devenant secondaire.

C’est ainsi qu’Étienne de Bonneuil se rendit en Suède à Uppsala avec dix compagnons français de haut niveau pour y construire avec des Suédois une cathédrale. On peut citer également des architectes (maîtres d’oeuvre) comme Bernard le Vieux (Compostelle), Mathieu d’Arras (Prague), Guillaume de Sens (Canterbury) qui travaillèrent aussi hors de leur pays.

Inversement, des compagnons allemands tailleurs de pierre participèrent à l’édification de la cathédrale de Reims. L’architecte alsacien Niesenberger se rendit à Milan avec treize compagnons de différents pays pour élever la coupole de la cathédrale. La construction de la cathédrale de Strasbourg fut dirigée par des maîtres d’oeuvre allemands.

Des artisans illettrés au savoir-faire exceptionnel

Sous la direction du meilleur d’entre eux les artisans qui construisirent les cathédrales étaient des illettrés possédant un extraordinaire savoir-faire. La hiérarchie existante venait de la réussite professionnelle et non de diplômes obtenus en fin d’études théoriques.

Édifier une immense cathédrale avec des moyens dérisoires au milieu d’une petite ville aux maisons basses représentait un projet qui comparativement dépasse de loin en importance les plus grandes réalisations de notre siècle. Cela suppose un incroyable optimisme de la part de ceux qui y participaient.

Certes, il y eut quelques échecs, mais certainement pas plus que pour les fusées interplanétaires conçues par les meilleurs ingénieurs de notre temps.

Peu de créateurs et beaucoup d’exécutants

De nos jours, il existe peu de créateurs et beaucoup d’exécutants dont les tâches répétitives leur interdisent toute initiative.

Du Moyen Âge au XVIIIe siècle, ce fut exactement le contraire. Si l’on prend pour exemple les meubles, il existe actuellement un nombre limité de fabricants dont beaucoup produisent en série des copies d’anciens. D’autres innovent mais n’ont que peu de créateurs de nouveaux modèles et beaucoup d’exécutants. Le profit étant l’obligatoire objectif, l’abaissement du prix de revient polarise toutes les recherches.

Au Moyen Âge, le nombre de menuisiers était considérable et chacun d’eux était maître de son ouvrage. Tout se faisait à la main et chaque compagnon avait un grand savoir-faire. La production concrète était presque le seul moyen d’exprimer son sens artistique. Cela explique l’étonnante abondance de réalisations de tous ordres que tous nous admirons.

Nous travaillons pour la poubelle

Les vingt millions de Français du Moyen Âge étaient beaucoup plus productifs en biens durables, pratiques et d’une grande beauté que les soixante millions vivant de nos jours. Pourquoi ? Parce qu’au Moyen Âge on produisait pour l’éternité alors que de nos jours, on travaille pour la poubelle. Tout doit être jeté, d’abord tous les emballages si rutilants et pratiques, ensuite les objets dont la technologie est vite dépassée, enfin tout ce que nous achetons pour être à la mode, laquelle change chaque année. Rien n’est plus laid que ce qui est démodé. A la poubelle !

Au Moyen Âge, on produisait mille fois moins mais l’objet bien entretenu devait durer, jusqu’à la nuit des temps et sa beauté était éternelle.

De nos jours les biens abstraits, dits culturels offerts par les journaux, magazines, radios, télévisions, internet, sont si abondants que sitôt lus ou vus ils sont oubliés.

Ce qu’on appelle progrès

Ce qu’on appelle le progrès, c’est la libre adoption par la population d’innovations, d’inventions qui sont par définition imprévisibles.

Personne ne sait les conséquences sur lui-même, sur sa famille, sur ses descendants ou sur ses concitoyens de l’adoption d’une innovation. C’est ainsi que la paysannerie est passée de 95 % à 3 % de la population uniquement par sa libre adoption d’innovations qui ont provoqué une surproduction fatale accompagnée d’une tragique suppression de main-d’oeuvre. La paysannerie s’est autodétruite alors qu’elle croyait que le progrès technologique lui donnerait une vie meilleure.

Des artisans ont inventé l’imprimerie et sa mise en oeuvre. Ils ne savaient pas qu’ils signaient leur déclin aboutissant à leur disparition.

Un équilibre rompu

Malesherbes a écrit au XVIIIe siècle : « Chaque citoyen peut parler à la nation entière par la voie de l’impression. » Désormais, le talent d’un intellectuel pouvait faire sa gloire et sa fortune dans toute la France alors que le talent d’un artisan qui produit un meuble admirable ne sera connu que de quelques amateurs. L’équilibre entre les productions de l’esprit et celles des mains est rompu et à mesure que l’on va inventer de nouveaux moyens de diffuser le savoir-dire, les connaissances abstraites, celles-ci vont submerger tout ce qui est concret. Les travailleurs manuels si bien dans leur peau lorsqu’ils étaient paysans ou artisans vont se sentir inadaptés dans cette civilisation où l’homme a « lâché la proie pour l’ombre » le réel pour son image.

Nous devons bien comprendre que certaines inventions peuvent propulser au devant de la scène des personnes dont le talent serait resté sans cela inconnu. Si Luther était né un siècle plus tôt, personne ne le connaîtrait. Grâce à l’imprimerie, ses « protestations » ont été placardées dans toute l’Europe et lues à la population par les scribes. Si Johnny Halliday avait eu 20 ans en 1900, ne pouvant devenir chanteur d’opéra, il aurait renoncé au métier de chanteur populaire qui nourrissait tout juste son monde.

L’invention de la photographie a tué la peinture figurative et notamment l’art du portrait si admirable jusque-là. Depuis, des peintres qui avaient peut-être tous les dons pour devenir de sublimes portraitistes sont restés dans l’ombre, leur destin brisé par une invention.

La télévision remplace la lecture

Les écrivains eux-mêmes ont été bien plus populaires au XIXe siècle que maintenant ou la lecture a été remplacée par la télévision.

Élisabeth Badinter a remarquablement bien compris le Siècle des lumières où beaucoup d’hommes de talent qui auraient peut-être fait une carrière honorable dans la théologie, ont profité de l’invention de l’imprimerie pour obtenir la gloire dont ils étaient avides.

Les siècles précédant le XVIIIe siècle ont eu autant d’hommes possédant le talent de Condorcet, de d’Alembert ou de Montesquieu mais qui n’eurent pas la chance de pouvoir parler à la nation « par la voix de l’impression ».

Le microscope a permis à Pasteur d’obtenir la célébrité. Sans lui, il ne pouvait prouver l’existence des microbes et trouver le moyen de les combattre.

Parler de l’évolution de la pensée et des moeurs sans parler des innovations concrètes, c’est ignorer les vraies causes de cette évolution.

De tous temps quelques écrivains, hommes ou femmes, ont écrit que la femme était libre de son corps et devait avoir un comportement amoureux semblable à celui des hommes. Il a fallu attendre l’invention de la « pilule » pour que cela entre dans les faits. Cette révolution des moeurs ne vient donc pas de la religion ou d’une idéologie laïque mais d’une innovation très concrète.

Ce qui est révolu ne revient jamais

Pourquoi parler du Moyen Âge ? Est-ce pour vous inviter à revenir en arrière? Certes non ! Ce qui est révolu ne revient jamais. J’ai simplement voulu lutter contre une désinformation qui présente le Moyen Âge comme une époque d’obscurantisme et de barbarie.

En haut des religieux ne pensant qu’à discuter sans fin de l’interprétation des textes du Nouveau et de l’Ancien Testament. Puis des seigneurs grossiers, brutaux et exploiteurs du peuple, lequel peuple complètement illettré devait en plus subir les exactions de bandes de pillards, des pestes et des disettes.

Comment construire des cathédrales dans un tel désordre ? Mystère.

L’important est de montrer qu’un peuple d’illettrés dans une France sans école sauf pour les intellectuels choisissant la carrière religieuse a pu produire tant d’oeuvres merveilleuses. La beauté de ces oeuvres nous procure une immédiate émotion artistique au contraire de l’art moderne qui demande des années d’initiations intellectuelles pour être soi-disant compris.

Education et apprentissage

Ce peuple s’auto-éduquait professionnellement par l’apprentissage. Il apprenait par l’exemple familial le savoir-vivre.

Il en était de même pour la noblesse et le clergé où comme pour le tiers état, les adultes décidaient de l’éducation, de la formation des enfants qui devaient leur succéder. Les hommes éduquaient les garçons, les femmes éduquaient les filles.

Cette éducation ne regardait pas l’état monarchique au contraire de ce qui se passe de nos jours où l’état républicain est pratiquement seul à décider de l’éducation de tous les enfants. Dans ce secteur si important nous vivons dans un état totalitaire.

Au moment de conclure ce chapitre, je m’aperçois que j’ai oublié de mentionner l’essentiel. J’ai parlé de créations dans tous les domaines et du merveilleux savoir-faire qu’elles supposaient mais il fallait concevoir chaque chef-d’oeuvre avant de le réaliser.

D’où venait cette inspiration qui habitait tant d’hommes dans tous les domaines ?

Ce qui caractérise ces anciens temps, c’est la prolifération des projets, la fécondité de la créativité, la constance du bon goût. Beaucoup d’individus voulaient se dépasser soit par une action héroïque soit en réalisant un chef-d’oeuvre. Une population peu nombreuse, la faiblesse des moyens mis à sa disposition, n’empêchèrent pas la naissance puis l’épanouissement d’une véritable civilisation qui eut son apogée sous Louis XIV. La main en fut l’instrument principal.

Source : Maxime Laguerre, Un autre regard sur l’éducation, Ed. Management et Société (EMS), avril 2000

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2 comments for “L’enseignement au moyen-âge

  1. 7 août 2011 at 22 h 45 min

    Tres interressant!

    • admin
      8 août 2011 at 7 h 50 min

      « Les vingt millions de Français du Moyen Âge étaient beaucoup plus productifs en biens durables, pratiques et d’une grande beauté que les soixante millions vivant de nos jours. » […] et oui, ça fait réfléchir, forcément !

      Belle journée MD

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