Cartes, lames ou arcanes ?

Hé, hé… voilà de quoi déchaîner bien des passions ! Et il suffit de parcourir les forums (sérieux) sur le Tarot dit de Marseille pour en être persuadé… Si j’utilise (trop) souvent les termes de lames et/ou arcanes, il faut bien reconnaître qu’il s’agit là plus d’un « tic » de langage que de l’intime conviction de la justesse des concepts.  Quand vous étudiez sur le sujet du Tarot, force est de constater que les ouvrages les plus courants utilisent cette terminologie et qu’il est difficile à mon grand âge de se défaire complètement des habitudes prises. Bonnes comme mauvaises.

Cependant, les termes de lames ou arcanes sont d’invention fort récente dans le langage Tarot et restent, historiquement parlant des anachronismes au regard des tarots anciens  pour lesquels seul le mots « cartes » était de rigueur. Pour autant, c’est leur relative « jeunesse » qui leur fait la part belle dans la somme considérable d’ouvrages écrits sur les Tarots depuis une paire de siècles. Alors, cartes, lames ou arcanes, finalement, peut importe si l’on sait de quoi il s’agit finalement…

Arcanes

Arcane : du latin arcanus (« caché, secret, mystérieux »), pour le nom, du latin arcanum, neutre de l’adjectif : « chose cachée, secrète ».  Avouez, ça « claque » mieux que « cartes », n’est-ce pas ? Bon, je pousse le trait un peu loin et ne suis pas en train de vous dire qu’il n’y a rien à découvrir en faisant l’étude de ces cartes qui ont traversé les siècles : ce serait un peu malvenu de ma part, n’est-ce pas ? Selon toute vraisemblance cependant, les cartes de Tarot elles ont été créées comme un support de jeu de points (et je te mène le « petit au bout »…) et d’argent !

Pour autant, elles ont été dessinées par des graveurs. Graveurs qui, comme tous les professionnels de l’époque, œuvraient en corporations, disposant ainsi de leurs propres règlements, enseignements, privilèges et savoir-faire technique. Très hiérarchisées, ces corporations (ou plutôt confréries, guildes, hanses…) formaient des apprentis, des compagnons puis des maîtres. Ces différentes étapes rythmaient l’apprentissage et la progression professionnelle des artisans ou ouvriers dans un corps de métier où la technique était étroitement mêlée à la vie et la culture propre à chaque groupement. Cette organisation particulière permettait de défendre les intérêts de la profession (lutte contre la concurrence et entraide de ses membres). En contre-partie, entrer dans le groupement exigeait de se soumette à ses règles strictes et nombreuses, d’être dépendant des maîtres « décideurs » quant à l’obtention du titre de compagnon qui permettait d’accéder enfin à un salaire (après la période d’apprentissage pouvant aller jusqu’à une dizaine d’années de travail non rémunéré), de se marier ou de changer de maître par exemple…

Après l’apprentissage commençait alors une période de voyages permettant au futur compagnon de se former aux différentes techniques de son art. Au XVe s. la notion de « compagnonnage » semble se préciser même si les archives du compagnonnage ne permettent pas de remonter beaucoup plus loin qu’à la fin du XVIIe. (1). Les compagnonnages d’alors regroupent parfois plusieurs corps de métiers (avec, encore une fois des hiérarchies officieuses mais bien réelles entre les métiers pratiqués : mieux valait tailler la pierre que le bois par exemple… de même l’hostilité avec les autres compagnonnages était franche et ouverte). Ils ont cependant en commun :

  • l’usage de termes spécifiques à leurs corporations (une sorte d' »argot » de reconnaissance),
  • des pratiques que l’on peut qualifier de « rituelles » (avec initiation, cooptation, etc.),
  • la transmission de connaissances plus ou moins « secrètes »,
  • un objectif avoué de défense et de formation des ouvriers et artisans
  • et une exigence ouverte de « moralisation » de leurs « troupes » assise sur une culture fortement teintée de christianisme.

Pendant leur périple en Europe et en France (qui deviendra par la suite le fameux « tour de France » – enfin, pas celui avec le vélo et le maillot jaune poussin), les aspirants compagnons étaient accueillis dans un réseau de maisons où ils trouvaient gite et couvert. Ces maisons tenues par les « Mères », étaient le plus souvent édifiées près de grands fleuves et auto-gérées, à tel point que les gens de police n’y étaient pas admis ! A la fin du voyage, l’artisan ou ouvrier aspirant compagnon devait présenter un chef-d’œuvre qui le consacrait alors Compagnon.  Quant au passage au statut de Maître, c’est une autre histoire… Il était quasiment impossible à un Compagnon d’atteindre un tel statut s’il n’était lui-même issu du « sérail ».

L’histoire de ces confréries a été jalonnée d’interdictions, de censures, de reprises d’activités, d’édits tantôt profitables ou tantôt destructeurs. Souvent « états dans l’état »(2), parfois porteuses de certaines dissidences eut égard au dogme religieux en cours à leur époque(3),  certains historiens voient dans le compagnonnage l’ancêtre du syndicalisme et du mutualisme.

Lames

Lames : un des procédés les plus anciens de gravure est la « gravure en relief » sur plaques de bois. Des plaques de bois gravées, ou « lames » de bois étaient destinées a être encrées sur la partie en relief et pressées ensuite sur une feuille de papier chiffon [type papier couramment fabriqué avant le XVIIIe siècle]. Le dessin était obtenu en coupant le bois à l’aide d’outils ordinaires comme les couteaux à bois, des burins ou bien encore les gouges (qui permettent de faire des cannelures). Tous ces instruments de gravure étaient constitué de manches et de « lames » d’acier. L’encrage avait pratiquement lieu à chaque impression de document. Ce procédé rustique ne permettait pas d’imprimer les cartes autrement qu’en noir et blanc. Les plus talentueux parvenaient cependant à donner du caractère aux gravures en jouant avec les dégradés, les effets d’ombre etc. Les couleurs étaient ajoutées à la main dans un premier temps puis par des procédés de pochoirs par la suite. Une plaque de bois de qualité pouvait en général, être utilisée durant de nombreuses années. Mais son usage intensif finissait par user le relief et de nombreux détails commençaient ainsi à devenir grossiers. La clarté des impressions permet souvent de pouvoir donner une date d’impression ou de positionner chronologiquement les diverses impressions entre-elles.  Certaines fois, les plaques de bois étaient « rajeunies » par une nouvelle gravure. Des modifications pouvaient être aussi apportées. Ces modifications, leurs caractéristiques et leurs dates sont connues des spécialistes. Elles permettent de dater les œuvres. Il y a gros à parier que le terme de « lames » associées aux cartes de tarot tiennent leur nom du procédé grâce auquel elles ont longtemps été confectionnées… La discussion reste cependant ouverte !

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Pour aller un peu plus loin sur le sujet, je me permets de vous faire découvrir ce texte qui tord le cou à certains poncifs sur le sujet du Tarot : par ce que certaines contre-vérités ont la vie dure.

(1) La première mention indiscutable des pratiques compagnonniques remonte à l’année 1420, lorsque le roi Charles VI rédige une ordonnance pour les cordonniers de Troyes dans laquelle il est dit que :  « Plusieurs compaignons et ouvriers du dit mestier, de plusieurs langues et nations, alloient et venoient de ville en ville ouvrer pour apprendre, congnoistre, veoir et savoir les uns des autres. »

(2) Au XVIe siècle, les condamnations royales à l’encontre des devoirs se multiplient, sans parvenir à les faire disparaître. En 1539, par l’Ordonnance de Villers-Cotterêts, François Ier reprend les interdictions de plusieurs de ses prédécesseurs :  « Suivant nos anciennes ordonnances et arrêts de nos cours souverains, seront abattues, interdites et défendues toutes confréries de gens de métier et artisans par tout le royaume. […] défense à tous compagnons et ouvriers de s’assembler en corps sous prétexte de confréries ou autrement, de cabaler entre eux pour se placer les uns les autres chez les maistres ou pour en sortir, ni d’empêcher de quelque manière que ce soit lesdits maistres de choisir eux-mêmes leurs ouvriers soit français soit étrangers. »

 (3) À partir du XVIIe siècle, l’Église ajoute sa condamnation à celle du roi : En 1655, une résolution des docteurs de la faculté de Paris atteste en les condamnant l’existence dans les devoirs de pratiques rituelles non contrôlées par les autorités religieuses. Simultanément, l’Église tente de mettre en place un contre-devoir avec la création d’une ordre semi-religieux de frères cordonniers, qui se soldera rapidement par un échec total.  En 1685, la révocation de l’Édit de Nantes aboutit à une scission du compagnonnage. Les protestants et les non-croyants se regroupent dans un autre devoir qui prendra, au moment de la révolution française, le nom de «devoir de liberté».

source web wikipedia : compagnonnage.

 

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2 comments for “Cartes, lames ou arcanes ?

  1. 2 août 2012 at 16 h 59 min

    Jeudi 02 Aout 2012

    Bonjour,

    J’aime bien votre article sur les cartes,lames,arcanes ainsi que la partie sur les graveurs et le compagnonnage.
    C’est plutôt bien fait avec de belles images.
    Je creuse moi même le sujet et apprécie en connaisseur.
    Allez faire un tour sur mon site et cela pourrait vous intéresser.
    Je travaille déjà sur mon deuxième fac-similé (François CHOSSON) lequel sortira début décembre 2012.

    Cordialement

    Yves Le Marseillais

    • admin
      2 août 2012 at 17 h 49 min

      Bonsoir Yves,

      Je suis sincèrement flattée de vos encouragements sur ce site. J’ai moultes fois croisé vos commentaires au détour de forum (sérieux) sur le Tarot de Marseille et ai toujours apprécié votre érudition en la matière. Bertrand m’a signalé tout récemment votre site que j’ai beaucoup apprécié, tout particulièrement la restauration du Tarot de Pierre Madenié que je m’offrirai un de ces jours, c’est certain. J’ai hâte de voir ce donnera le Chausson !

      Au plaisir de vous lire et au détour du web ou d’ailleurs car il n’y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas… et encore, cela reste à prouver…

      Bien cordialement,

      Sandrine Bonne Etoile

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